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Je faisais la queue dans un magasin, bête et discipliné, heureux d'avoir trouvé facilement ce que je cherchais au point d'être content d'en payer le prix pourtant exorbitant.
Pour faire passer le temps, d'ordinaire, j'aime bien écouter les conversations des gens qui me précèdent ou qui me suivent. Suivre attentivement les sujets qui défilent à la cadence des reportages d'un Journal Télévisé tout en prenant l'air rêveur et détaché de celui qui est ailleurs quand bien même une bombe serait prête à exploser entre ses jambes me procure, je le confesse, un certain plaisir.
Et même un plaisir certain, car les gens ne se sentant pas écoutés arrivent à se dévoiler tout à fait, un ton en dessous, certes, mais tout de même. C'est à ce moment-là que surgissent des perles insoupçonnées : des conneries merveilleuses que le quidam n'aurait jamais eu l'idée de dire tout haut, dans la queue d'un grand magasin.
J'ai ainsi pu apprendre qu'un petit porno aidait à trouver le sommeil. C'est bon à savoir, remarquez.
J'ai aussi découvert qu'une plaie mal désinfectée pouvait donner le cancer, mais ça c'était dans le métro.
Cela dit, en dehors du fait qu'on n'attende pas pour vider complaisamment son porte feuille, un métro aux heures de pointes est un terrain de jeu tout à fait assimilable à une queue à la caisse d'un supermarché.
Ce sont mes petites victoires à moi : j'ai réussi à me fondre dans le décor, et mieux encore, j'ai réussi à ne pas bondir d'indignation face à des considérations socio-politiques d'un autre âge sur le fonctionnement des institutions de notre pays.
On ne peut pas enlever ça au droit : à force de manipuler des concepts tordus et un vocable gentiment désuet, on devient très vite douillet à la moindre considération juridique simpliste et déformée. C'est déjà ça de prit, à défaut du goût pour la matière.
Mais ce jour-là, il n'y avait pas devant moi de lycéen en proie à une puberté dévorante, et, privé de cette source de conversations croustillantes, je me mis à observer les deux bambins accompagné de leur père. Car oui, à bien les regarder, on avait tout à fait l'impression que le père se faisait promener par ses enfants, deux odieux visages d'ange âgés respectivement de 4 à 6 ans.
Alors que la file n'avance guère, les deux tyrans s'impatientent, se roulent par terre, touchent à tout, chahutent autour de leur père, et naturellement, finissent par se disputer bruyamment.
Ça y est, ils ne sont plus les jouets de ma pensée, ils sont à présent l'attraction de toute la file.
Le père intervient timidement, chuchotant furieusement des menaces à l'oreille du benjamin. Le gamin ne se calme pas longtemps : il entame à présent la conquête des barrières séparant les caisses, manque de tomber et évite la chute en s'agrippant à son frère qui se met à pleurer avant de le taper. Une vraie réaction en chaine miniature.
Nouvelle fulmination crachotée en sourdine par le père qui ne peux plus faire comme s'il n'avait pas vu : son gamin est à présent plus bruyant qu'une sirène des pompiers (et accessoirement aussi rouge que leur camion.) : « Qu'est-ce que je t'ai dis ? Tu te tiens tranquille maintenant ! »
Et il ajoute une tape sur la main du petit, pour la forme, parce que tout de même.
Vu le caractère du garçon, sa cour de récré doit être le théâtre de peignées bien plus sévère entre lui et ses rivaux du même âge. Mais là, la petite tape a un effet semblable à un crochet du gauche : le gamin s'effondre en hurlant, prenant ainsi le relais de son frère qui venais juste de se calmer, voyant que ses pleurs n'attiraient plus l'attention de quiconque.
« Tu pue des fesses ! » hurle le gamin d'une voix stridente.
Le père ne réagit pas, il fait celui qui n'a pas entendu ou que ça n'atteint pas, croyant ainsi conserver son honneur et sa fierté devant les autres clients.
Le gamin réitère, encore plus fort : « Tu pue des fesses ! Tu pue des fesses !!! »
« Tu vas voir, quand on sera à la maison ! » chuchote le père entre ses dents, craignant visiblement d'intervenir devant tout le monde, sans doute par peur d'être ridicule.
Si seulement il avait pu lire dans nos pensées, à tous : c'est en ne faisant rien qu'il était ridicule : son fils l'avais bien compris, lui qui n'avais que 4 ans, puisqu'il se permit d'en remettre une couche, en prenant bien soin de s'éloigner de la file. Son père se contenta de timides suppliques : « Reviens ici tout de suite ! », sans prendre la peine de poursuivre son insolente progéniture.
Ça y est, c'est au tour du père de payer. Le gamin a gagné. Mais le père n'a pas dit son dernier mot : exaspéré par son fils, voila qu'il agresse la caissière pour tout et n'importe quoi : le temps d'attente, le prix, le moyen de paiement... Tout y passe, au point que toute la file intervient : « on attend tous autant que vous alors dépêchez vous un peu de payer »
S'il ne nous était pas déjà apparu comme un pantin ridicule tenu en laisse par son fils, le fait qu'il agresse cette pauvre caissière pour se prouver que « si, je suis capable de réagir face à quelqu'un » paracheva l'image que nous avions de lui. C'est à présent ses enfants que je plains.
Je ne sais pas comment je serai avec mes enfants. Sans doute complètement gaga.
Mais si un jour un « tu pue des fesses » m'est adressé sans que je réagisse et que je les course à travers tout le magasin s'il le faut, alors foncez chez le vétérinaire le plus proche et euthanasiez moi illico !
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