Il est de ces jours qui puent indiscutablement du cul. Leur réputation est redoutable, si bien que chacun les craint comme la peste sans pour autant parvenir à les éviter. Je
ne fis pas exception aujourd’hui. Enfin avant hier plutôt.
Dès le réveil, je le sentis d’instinct. Tout auréolé de cette connaissance nouvelle, je savais. Je savais que j’allais en chier, grave.
Le simple fait d’entendre le reste de la famille en vacances ronfler du fond de leur lit à la propriété sublime de mettre n’importe quel être, tout matinal qu’il fut, durablement
en rogne avec ou sans l’ami Ricorée.
Alors quand en plus le chauffage ne s’est pas déclenché à l’heure et que sauter du lit fait courir le risque d’un choc thermique, on est légèrement refroidi à l’idée d’aller en
cours pour écouter la Molasse du siècle à 8h du matin : même une tortue gavée de somnifères serait plus nerveuse.
Mais je n’en étais pas à pousser la réflexion aussi loin, noyé dans les brumes de mon usine à songes dans laquelle mon cortex veillait à la fabrication de rêves à la chaîne par des
neurones sous-payés exploités 25h par jour.
Pourtant mon cacao ne tenta pas de se suicider (fait étonnant) sur ma chemise toute propre et ma tartine ne se permit qu’un léger
débordement en testant mes réflexes alors qu’elle allait perfidement chuter, face confiture par terre. Rien de très inhabituel somme toute : je me suis résigné à accepter que le matin entre
6h30 et 8h, je ne suis pas plus adroit que la progéniture d'un paresseux qui se serait accouplé avec un manchot amputé.
Je devais cependant oublier que les horaires des Transports en communs étaient tous bouleversés avec la mise en place des horaires de vacances, encore elles.
Seule avantage, le métro était relativement plus clairsemé que d’habitude. Comprendre : On était pas obligé de rouler un patin à l’aisselle du type devant nous dans un wagon
bondé qu’il aurait fallu mettre sous vide pour que les portes se ferment correctement.
J’arrivais à la fac relativement en avance et commençais à ramollir doucement sur mon bureau quand la prof fit son entrée sur la scène de l’amphi. L’Olympia, pour elle.
Nous l’accueillâmes d’un soupir résigné accompagné des traditionnels bruissements de feuilles et cliquetis de bics.
Une semaine sans la voir laissait renaître l’espoir d’un cours intéressant qui motiverait n’importe quelle feignasse à venir en cours même si ce devait être à 4h du matin. Mais en
croisant son regard qui semblait s’excuser d’avance, y compris du fait même d’exister, je compris vite que rien ne devait changer et que les Libertés Communautaires resteraient à mes yeux une
substance informe et gluante dont le seule vision pouvait rendre dépressif une cohorte de clowns hyperactifs venant de gagner au Loto.
Mais le drame, c’est que cette matière fleurant bon les idéaux démocratiques de 1789 aurait pu être intéressante. Mais non. Ce cours éveillait en nous autant d’intérêt qu’une
séance d’initiation à la philatélie avec des moufles à chaque main.
Nombreux sont ceux qui avaient bien vite saisi l’ampleur des dégâts et n’avaient pas tarder à fuir cet amphithéâtre où chaque mot prononcé semblait être une obscénité sans nom à en
juger par le ton d’excuse exaspérant et les regards fuyants adressés par l’enseignante aux rares étudiants des premiers rangs.
Les 3h de cours prirent tout leur temps pour s’écouler au point que je me demandais si ma montre ne s’était pas arrêtée ou pire encore, si le mécanisme ne fonctionnait pas à
l’envers.
Les Libertés communautaires abandonnait à l’Histoire du Droit un amphithéâtre exsangue et hagard, décimé par une fatigue plus contagieuse que la Peste Noire.
« La semaine prochaine, ce sera encore plus compliqué » nous lança-t-elle en enfilant ce qui devait être un manteau avec son chat écorché vif en guise de col. Joyeuse
perspective.
Il aurait fallu un chauffeur de salle professionnelle si la prof d’histoire n’était pas une enseignante d’exception, à la fois passionnée et passionnante. Un signe qui ne trompe
pas : elle écartait avec dédain le siège IKEA de la chaire professorale et s’élançait impétueusement dans les méandres juridiques de la Rome Antique, debout, sans l’aide de ses notes
réduites au simple rôle de figuration. Le ton était énergique, les concepts poussiéreux vivants : des notions vieilles de 2000 ans devenaient plus actuelles que l’imbroglio juridico
politique européen dans lequel nous baignons sans en saisir les rouages.
Pourtant cette fois, celle-là même qui aurait pu sans forcer éveiller la passion de centaines d’étudiants pour l’évolution des éléments chimiques fossilisés d’une bouse de mammouth
laineux du paléolithique primaire nous annonçait d’un ton grave que le sujet du cours serait technique et peu engageant.
Et nous voila embarqué dans la liste des Magistratures de la République Romaine, avec leur histoire, leurs prérogatives juridiques et politiques, leurs relations entre elles, et
toutes les options. Il ne manquait plus les que les gentes alu.
Mission impossible après les 3 heures de Science Fiction européenne crachotée d’une voix hésitante incapable d’achever une phrase.
La matinée (qui dura tout de même jusqu’à 14h, mais c’est un standard pour droiteux en 2ème année) me fit l’effet d’un lavage de cerveau. Sûr qu’un gourou m’aurait
cueillit à la sortie du cours pour me demander de lui filer 500€ que je n’y aurais vu aucune objection.
Mais tout ne devait pas s’arrêter avec les Cour Magistraux : je me dirigeais à présent d’un pas chancelant vers mon TD d’anglais, dans lequel je n’étais pas inscrit et dont
toute la gageure était d’être accepté.
On ne fit rien, à proprement parler. Mais j’obtins mon changement de groupe théorique (d’épiques démêlées avec l’administration – redoutable d’efficacité comme toujours –
m’attendent encore : ne soyons pas naïf.)
Mais le pompon, la cerise sur le gâteau, le petit plus qui vous achève restait à venir : le fameux TD de Finances Publiques. J’avais fuis le Pénal en raison de l’hystérie
maladive d’un chargé de Travaux Dirigés complètement jeté qui se livrait avec perversité à des humiliations sur un ton minaudant et je ne fus pas déçu du voyage : j’avais en face de moi
l’exact opposé.
La prof de Liberté Communautaire version blasée dotée au surplus d’une voix d’adolescent pré pubère en train de muer. Son visage n’exprimait qu’une seule chose :
« Je respire la Finance Publique, je vis la Finance Publique, je n’ai pas de vie sociale, mes amis sont mes cahiers. » On contacte SOS Amitié pour moins que ça.
Silence absolu de 5 bonnes minutes. Puis dictée pure et simple des sujets d’exposés (« courts, nous dit-elle, 20-25 minutes environ. » Ah oui quand même.)
Là encore désillusion. Le cours magistral était pourtant intéressant et riche sur le plan de la culture générale.
Elle allait tout casser : son cursus universitaire de devait se résumé à une seule formation (et pas des moindre) : rendre chiant tout sujet abordé de près ou de loin,
qu’il s’agisse des Tortues Ninja, de musique, de cinéma, de culture, de droit, ou de politique.
Jolie performance.
L’heure et demi la plus affligeante de toute mon existence. Et pourtant, des enseignants dépressifs, j’en avais rencontré (mais là, c’était de notre faute en gde partie), mais
jamais à ce point. Il faut un début à tout.
Et de nous annoncer sans rire : « Vous serez également évalué sur votre pédagogie pendant vos exposés : il ne faut pas que vos camarades s’ennuient »
murmura-t-elle entre ses dents baguées. Plus ça allait, plus je me demandais si ce n’était pas l’actrice du « Destin de Lisa » qui venait de se reconvertir.
Je faillis lâcher « En gros faut pas faire comme vous, quoi. » mais je m’abstint : autant éviter de se faire remarquer dès le premier cours,
surtout après avoir fait pression dans un climat de guerre froide auprès de l’administration (j’en suis arrivé à aller jouer un numéro d’étudiant épleuré dans les jupons de la prof d’amphi) pour
changer d’option au dernier moment.
18h30. Libération. Je faillis m’asseoir dans le caniveau pour pleurer un bon coup pour mieux redémarrer : une sorte de Start Air, comme dans les vieilles bagnoles.
Mais je sauvais le reste de façade impassible quasi stoïcienne que je m’évertue à conserver dès mon entrée dans le quartier de l’Université et préférais rentrer lourdement chez
moi.
Il y a des jours comme ça où l’on ne peut pas rivaliser avec la force des évènements : le problème, c’est qu’il en sera ainsi tous les quinze jours…
Blablatouiller