Ce que je raconte là peut indifféremment avoir lieu le matin à 7h du mat’ ou au contraire à 18h.
« Affabulateur » me direz-vous (encore que vous n’ayez rien à dire, mais je suis tolérant) « d’où sort la mamie à l’heure que choisit l’aube pour pointer son nez rose ? »
Bravo pour la poésie de votre question, mais je ne peux malheureusement y répondre. Pourquoi une mamie très certainement retraitée prend-elle le métro à 7h du matin alors que c’est de loin l’heure la plus chargée de la journée ?
Ne pourrait-elle pas aller acheter ses poireaux plus tard (d’ailleurs où diable les a-t-elle trouvé ?) ? Là encore, silence radio.
Si ça se trouve, toute personne de plus de 60 ans est membre d’une Organisation Secrète, parce que parfois, ils sont plusieurs dans la même rame. Et avec les mêmes poireaux. Je suis observateur mine de rien, moi, le matin. Ce légume a peut-être des propriétés ensorcelantes pour des rituels vaudou… D’ailleurs maintenant que j’y pense, le poireau vinaigrette de la cantine m’a toujours fait vomir. C’est un signe qui ne trompe pas.
Ça frise l’indécence, tout de même, de se plonger avec délectation dans un bain de foule tôt le matin quand on a la possibilité de dormir jusqu’à midi sans avoir à rendre de comptes à personne, mais après tout c’est leur problème.
Aussi viennent-ils ajouter une fleur au bouquet de senteurs variées qui enivrent les wagons aux périodes clefs de la journée. Les yeux fermés, on peut déterminer avec précision l’heure qu’il est, à quelques minutes près : le matin les voitures embaument le parfum, le déodorant et le linge propre. Et le poireau (n’oublions pas notre énigmatique mamie agent secret vaudou).
Mais ça fleure également bon le chou moisi oublié au fond d’un frigo pendant 3 semaines lorsque le gars qui vous souffle dans le cou – intimité des heures de pointe oblige – n’a pas jugé bon de se laver les dents.
Âmes sensibles s’abstenir.
A midi, c’est au tour des sandwichs et des Mac Do d’exhaler leur délicat fumet de boustifaille graisseuse qui a la fâcheuse caractéristique d’imprégner avec une surprenante rapidité les textiles de quelque matière que ce soit, avec une intrigante préférence pour la laine.
Quand au soir, l’odeur de linge propre ayant déjà cédé la place à celle de la friture, cette dernière s’est parée d’un fond violent de transpiration racée.
Il paraît que l’on communique beaucoup à grands renforts d’odeurs, celle de notre transpiration déterminant de par sa composition chimique avec quel autre humain nous serions potentiellement accouplable pour perpétuer noblement notre race à deux pattes.
Si tel est le cas, alors le métro est également une vaste agence matrimoniale plus odorante que les vestiaires de l’équipe de foot municipale senior, bedonnante et essoufflée un soir de match.
On pourrait s’échanger nos échantillons de transpiration plutôt que nos numéros de téléphone : comme la vendeuse de Marionnaud qui nous fait sentir les parfums sur des bandelettes de papier… Ce serait tellement plus romantique…
Dans tous les cas, me concernant, le tri est d’ores et déjà fait, et consciemment de surcroît: j’ai devancé la chimie, rien que ça. Je dois pourtant concéder que celui qui se cramponne de son mieux aux barres du plafond pour éviter de s’étaler au premier virage m’a beaucoup aidé : l’auréole décorant fièrement son Tee-shirt au niveau des aisselles et sur laquelle j’ai la joue collé m’a soufflé discrètement au creux de l’oreille que je n’étais pas accouplable avec son propriétaire. Sûr que ça ferai des petits monstres sinon.
C’est amusant aussi de regarder les gens. Et c’est encore mieux de reconnaître ceux que l’on a croisés le matin même, si on y arrive (ce qui n’est pas gagné d’avance, même pour les yeux expérimentés).
Le look va de paire avec le parfum : en lieu et place du maquillage naguère impeccable et du tailleurs couleur crème aux plis parfaitement marqués se dévoilent à présent une silhouette échevelée, les traits tirés et les yeux cernés entachés de coulures de maquillage. A croire qu’en sortant du métro et pendant toute la journée, la jeune cadre dynamique dont le chignon dénote un caractère stricte, austère et totalement hermétique à l’humour a du affronter une équipe de rugbymen enragés, décidés à lui sauter dessus quoiqu’il arrive.
C’est encore plus sympa quand il pleut : celles qui ont eu le malheur de se maquiller à outrance (au mépris de la réglementation de la pollution visuelle) ressemblent à des aquarelles surréalistes qui pourraient se faire vendre à un riche mécène américain sans même s’en rendre compte, pour peu que le wagon transporte un commissaire priseur un peu zélé.
Vous l’aurez compris tout n’est pas qu’harmonie dans ce huis clos confiné. Parfois un intrus vient se glisser dans l’ordre établi et en profite pour torpiller sa stabilité précaire : une mauvaise odeur peut très bien s’immiscer sans la moindre gène dans l’atmosphère endormie d’un matin tiré à quatre épingle. Il n’y a pas d’heure pour puer.
Une atmosphère de suspicion se répand alors, toute aussi nauséabonde que le pet fourbe et fermenté du matin, et chacun se demande qui a bien pu commettre cette atrocité olfactive que la Convention de Genève avait omis de répertorier parmi les gaz interdits même en cas de guerre totale.
Il ne fait pas bon, alors, avoir une sale trogne : ce sont vers eux que tous les regards – accusateurs – convergent en premier. A croire que ce qui est laid pue forcément.
Heureusement que c’est subjectif : la personne visée par la silencieuse vindicte populaire scrute alors son coupable qui se retrouve alors assiégé par une légion de paires d’yeux humidifiés par l’odeur piquante. Et ainsi de suite. Ce qu’on s’amuse.
Mais le plus fort, c’est que ces relents d’égouts s’échappent souvent des créatures insoupçonnables : j’en ai moi-même fait l’expérience lorsque je suivais une fille d’une rare élégance et que tous mes cheveux manquèrent de tomber après l’émission d’un couinements suspect. Et ce, alors même que nous étions coincé sur un escalator bondé : c’était délibérément prémédité pour nous souffrions tous. La garce. Et bonne comédienne en plus : j’admire de mes yeux embués l’air outré qu’elle emprunte avec une facilité déconcertante en retroussant les narines.
Moi qui pensais qu’une jolie fille ne faisait pas caca, on en apprend tous les jours…
Blablatouiller