Les enfants, de nos jours...

Publié le par L'Héliographe

                                                                Il fait sombre, il fait nuit. Seule la lumière jaune des réverbères filtre à travers les branches effilées des arbres pour traverser la fenêtre et s’étaler contre les murs d’un couloir ceinturé de portemanteaux.

Une succession de dessins cornés d’enfants, collés au dessus de chaque crochet projettent sur la cloison des ombres tordues et irrégulières semblant le rendre vivant. Derniers survivants d’un monde assiégé par les mathématiques, les notes, les déceptions, la grammaire et les difficultés, les sujets posent, princes et princesses, dragons et autres chimères, figés dans le papier granuleux de photocopieuse.

 Leurs sourires exagérés, glacés, diffusent une inquiétante atmosphère. Sursautant, l’enfant poursuit son chemin d’un pas précipité et incertain, s’arrêtant avant la porte de chaque salle de classe pour tendre l’oreille à l’affût du moindre bruit. Les dessins continuent de le fixer ardemment, menaçants. Plus il avance et moins il soutient leur regard, de plus en plus lugubre.

Il ne devrait pas être là. Il le sait. Son souffle trahit sa panique. Comment s’était-il retrouvé enfermé dans son école ? Jamais il n’aurait pensé que sa mauvaise farce au gardien le conduise dans cette situation… Comment ses parents allaient-ils réagir en ne le trouvant pas lové dans son lit à leur retour du Théâtre ? Il n’aurait plus jamais l’autorisation de rentrer seul à la maison et de manger la pizza chaude, sortie du four alors que sa mère finissait de se maquiller.

Une ombre passa.
Il se figea.

Il frémit avant de faire brutalement volte face. Le vent agitait doucement les branches squelettiques des arbres dénudés par l’Hiver. Sagement alignés, les portemanteaux sur lesquels traînent toujours quelques vêtements oubliés là depuis si longtemps qu’ils n’appartiennent plus à personne. Rien n’avait bougé et pourtant… il était scruté, analysé, détaillé. Quelque chose rôdait dans son dos.

Le silence hurlant à ses oreilles, il se remit en route, sur la pointe des pieds pour trouver l’interrupteur qui le sauverait de l’angoisse qui le gangrenait.

 Le parquet grinça sous ses pas mais l’enfant ne se préoccupait plus de rien en dehors du petit bouton scintillant telle une pierre précieuse dans les ténèbres du fond du couloir.

Jamais le couloir ne lui avait paru aussi immense : le cœur battant dans la cathédrale de sa poitrine, son pas s’accéléra.

Plus que quelques mètres… L’interrupteur semblait s’éloigner, inaccessible au fur et à mesure que l’enfant redoublait d’efforts pour l’atteindre.

Il y parvint enfin, plongeant littéralement sur le petit bouton dont la lueur faible et incertaine s’éteint aussitôt pour laisser place au clignotement fugace des néons blancs du plafond.

C’est alors qu’il le vit : le visage de l’enfant devint livide, le doigt toujours collé au minuscule boîtier aux apparence faussement salvatrices : le fantôme du Premier Directeur de l’Ecole le toisait de ses yeux blancs avant de…

« _ pffff ! Vraiment c’est n’importe quoi ton histoire là. C’est même pas vrai que y’a un fantôme qui garde l’école la nuit ! Parce que mon Papa il m’a dit que ça existait pas !

_ En même temps on peut pas savoir, rétorqua une voix un peu inquiète provenant de mon genoux gauche.

_ Moi je vous dit ce qui est, hein, les enfants, poursuivais-je avec une voix et un regard emprunt d’une bonne dose de neutralité made in Suisse. 

C’est pour ça qu’il ne faut pas traîner dans les couloirs quand je vous dit de vous dépêcher. Une fois les adultes partis, on peut plus rien pour vous alors… »

 

Je laissais le débat se poursuivre et que tout mon auditoire tombait d’accord : j’étais fou à lier un point c’est tout.

Je m’éloignais pour rappeler la mélodie de mes cordes vocales à un élève en pleine distribution de coups de pieds gratuits. 

J’ignorais que pendant que le bagarreur se prenait une volée de bois vert, la polémique enflait. La moitié des CP de la Cour de récré débattaient à la manière de « C dans l’air » sur France 5, tels de brillants théoriciens relayant les vérités parentales inébranlables. 

Je fus ainsi poursuivit par un gamin haut comme trois pommes zigzagant entre les jambes à la manière d’un électron libre dans le but affiché de me faire tomber. Téméraire le gosse.

« ça existe pas les fantômes ! T’as 19 ans et tu le sais pas ! T’es trop nuuuul ».

 
Les enfants de nos jours…
 

Pourtant je me rendis compte le surlendemain que je me trompais lourdement. Le classique « Les enfants de nos jours » ne fonctionnait pas. Les gamins d’aujourd’hui sont bel et bien comme ceux d’antan, les culottes courtes et la raie sur le côté en moins. Les enfants d’aujourd’hui ont encore peur. Mais fait rassurant, cela traduit aussi une imagination débordante, la preuve que les pubs pour les chevaux roses de Barbie n’ont encore pas tout saccagé.

J’eus cependant droit à une brillante leçon de pédagogie faite maison par la maman du preux CP-qui-ne-craignais-rien-et-encore-moins-les-fantômes : apparemment j’avais traumatisé son fils (« meeeuh ça le faisait rire et… »), j’avais un rôle pédagogique (« Ah mais je… ») et ce n’était pas malin de ma part (« mais c'est-à-dire que j… »)de raconter des choses pareilles (« dans ce cas je p… ») parce qu’il s’était senti pris pour un imbécile (« … ah bon. »).

C’était un traumatisme éclairé alors.
 

La prochaine fois je le collerai devant TF1. Là, il aura vraiment peur tout en se sentant pris pour un imbécile.

 

Ainsi donc, les enfants ont toujours peur des fantômes inspirés des « J’Aime Lire », à commencer par ceux qui commencent à rouler des mécaniques dès que la première syllabe du mot est prononcée…

La jeunesse ne se porte pas si mal qu’on le prétend, alors.
 
Fantômatiquement vôtre,
L’Héliographe d’Eironeia.
 
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Publié dans Forum d'Eironeia

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N
Ohhhh c'est adorable (L)!!Sauf que, sauf que (parce-qu'il y a un "sauf que"!) tu n'as pas 19 ans mon petit choupinet, il faut encore attendre 5 jours hehehehe!
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